TEMOIGNAGE Seri Ehouman Carmel, naufragé, 7 fois vendu et prisonnier en Libye

 

Les faits décrits par ce jeune Ivoiro-Burkinabè de 27 ans datent de plusieurs mois avant le scandale soulevé par le reportage de CNN sur la vente et le traitement des migrants.

 Le périple

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Seri Ehouman Carmel

« Juin 2016, mon oncle m’a proposé de venir travailler en Italie pour tenter ma chance dans la cordonnerie et d’y tenter une carrière de footballeur. Il est venu me chercher, on est sorti par le Ghana, Ghana-Burkina, Burkina- Niger. Concernant les passages aux frontières, il n’y a pas de rigueur. Par exemple, quand nous sommes passés par le Burkina, ils nous ont pris 1000, 2000 FCFA à la frontière. Pour sortir de la frontière

Burkina-Niger, on a payé 15 000. Les policiers, gendarmes nous reconnais- sent. Vous savez, il est facile de détecter un migrant dans les frontières. A vu d’œil, on se reconnait. Quand on voyage, on ne voyage pas avec un sac. D’autres même ne voyagent pas avec des pièces. A la frontière burkinabè, on m’a retiré ma carte de footballeur pour le compte de l’USFA. Pour avoir un autre papier, j’ai payé 15.000 F CFA. Au Niger, j’ai fait un mois de prison. À Agadez, vous allez toujours tomber sur un Malien ou un Nigérien qui va venir te chercher pour t’héberger. Une fois à Agadez, moi, j’ai essayé de rentrer en contact avec un guide sans succès. Les militaires ont su que j’étais là pour traverser, sans procédure, on m’a mis en prison. J’ai été sauvé par un jeune Malien. Mon oncle avait dépensé mon argent, je l’appelais et ça ne passait pas. C’était 900.000 F CFA que j’ai économisé en 4 ans. Mon rêve, c’était d’aller jouer au football en Europe parce que j’ai joué ici ça n’a pas marché. J’ai joué au centre de formation ONEA, et ASFA Yennenga (club burkinabè), ça n’a pas marché. Après un mois de prison au Niger, j’ai un grand frère qui est professeur dans un lycée de Bouaké, qui m’a envoyé l’argent, 100.000 F CFA pour continuer. J’ai continué, j’ai fait une première ville, Gadrole. Quand on traverse le désert par le Niger, on entre par Gadrole. J’ai travaillé là-bas un mois, quand j’ai fini, l’Arabe m’a payé. Quand il m’a payé, j’ai organisé un convoi rapidement avec le « coksseur », un jeune Malien à Gadrole, pour rentrer à Tripoli. Là j’ai commencé à faire les prisons. J’ai fait sept prisons. Parmi les prisons, une m’a particulièrement marqué, on l’appelle ‘’Ali Ghetto’’. Dans cette prison, on me frappait, on m’attachait, on me prend et on me tire comme un bateau, on met des écouteurs et on me dit d’appeler mes parents, ils vont envoyer l’argent. J’ai tenté de joindre mon oncle qui est à l’origine de mon aventure, mais il ne répondait pas. Donc on m’a frappé, nous étions nombreux dans la prison. Ils ont mis le courant sur moi, ceux qui avaient des tatouages, ils les ont enlevés avec fer à repasser. On m’a blessé, je n’avais plus de forces. Après, ils nous ont pris dans un gros camion pour aller nous mettre dans un gros conteneur en plein désert. C’était à Sabha (ville située à 660 km au sud de Tripoli, au milieu du désert Libyen, ndlr). Chaque matin, c’est un Haoussa qui vient nous parler, « appelez vos parents » ou bien il nous frappe. Un jour, de concert avec mes compagnons d’infortune, notamment les ressortissants du Burkina et de la Côte d’Ivoire, on a décidé de tendre un piège au Haoussa et s’échapper. Quand il est arrivé et qu’il était au milieu du groupe, on l’a attrapé, on l’a attaché lui-même et pris la fuite. On s’est ensuite retrouvé sur une voie goudron- née. Sur la route, un Arabe nous a proposé de nous mettre en contact avec notre « frère Noir », installé à Beni Oualid (ville libyenne située dans le district de Misrata, ndlr). Il s’exprimait en arabe, on n’a pas très bien compris tout ce qu’il a dit, mais comme on a entendu Beni Oualid et Tripoli, on l’a suivi. Contre toute attente, l’Arabe est parti nous vendre au même Haoussa, qui a une deuxième prison à Beni Oualid qu’on appelle aussi Ali Ghetto. Nous étions au nombre de 15 personnes, l’Arabe a pris 50 dinars (un peu plus de 20 000 FCFA, ndlr) par tête et il est parti. Ceux qui étaient là-bas ont appelé pour dire qu’il y a de nouveaux arrivages. Là-bas comme dans l’autre prison, on vous frappe pour que vous appeliez vos parents. Un matin, on a réussi à s’échapper et on a vu un Noir. Nous voulions que ce der- nier nous mette en contact avec un certain Billy dont on avait le numéro. Il s’est trouvé que c’était lui Billy. Grâce à son intervention, j’ai travaillé huit mois à Tripoli dans la maçonnerie, chez un jeune Ivoirien. Le 14 janvier 2017, il y a eu un conflit entre les Noirs et les Arabes. C’était à Grigadez, un quartier de Tripoli. Il y eut beaucoup de Noirs tués. Dieu merci, j’ai échappé à la mort. Avec mes économies des huit mois, j’ai décidé de traverser l’eau en février. Le 2 février, je suis parti payer pour embarquer pour l’Italie. J’ai payé 1200 dinars (près de 500 000FCFA, ndlr) auprès d’un jeune Malien très connu qui s’appelle Abdallah ».

Rescapé d’un naufrage

« On nous a embarqués le 3 février. On a embarqué à 24h dans un « bateau gonflable ». Notre vie tenait à ce bateau gonflable. Vous savez, il y a des gens qui n’ont aucune maîtrise des bateaux mais qui se per- mettent de transporter les migrants dans la zone. Pour notre cas, notre vie était dans les mains d’un jeune Sénégalais qui avait à peine 15 ans, muni d’un GPS et d’un téléphone double Sim, une puce libyenne et une puce italienne. Le principe est simple, le conducteur prévoit de rentrer en contact avec la Croix Rouge ou les garde-côtes italiens une fois dans les eaux internationales. Dans notre bateau, il y avait des jeunes, des femmes et des enfants. Après 2 heures, un des côtés de notre ballon a commencé à se dégonfler, c’était la panique à bord. La planche sur laquelle on était assis s’est cassée et des gens ont commencé à se retrouver dans l’eau. Dieu m’a fait grâce, je me suis retrouvé sur un côté du ballon qui n’était pas dégonflé. Ce qui n’était pas le cas de la majorité des 150 personnes qui étaient avec nous dans le bateau. En moins de trois minutes, tout était devenu silencieux. J’avais des amis Burkinabè et Ivoiriens dans le lot de 150 personnes. Il y avait environ 65 Ivoiriens et tout au plus, 40 Burkinabè. Le bateau a coulé, je suis resté le seul accroché » ; il n’y avait pas d’Ivoirien, il n’y avait pas de Burkinabè. Au finish, six personnes ont survécu. Moi, deux Sénégalais, un Guinéen et deux Ghanéens. L’un des Sénégalais était le capitaine du bateau. Les autres, on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Nous sommes restés dans le bateau pendant deux jours. Gagnés par le désespoir, certains d’entre nous voulaient même se laisser couler. J’ai tenté de les en dissuader, au motif que nous devrions vivre pour témoigner par la suite. C’était peut-être un plan de Dieu. Gagnés par la fatigue, certains ont perdu connaissance. On a fait quatre jours dans l’eau, sans manger ni boire. C’est au quatrième jour que la marine libyenne en patrouille nous a repérés et a appelé pour qu’on vienne nous secourir. »

Retour à la case départ

« On a voulu nous ramener dans des prisons dans le territoire libyen mais on a réussi à nous échapper une nouvelle fois et sommes partis au foyer. Le 14 mars 2017, il y a eu un conflit ouvert entre deux groupes arabes. Du 14 mars au 17 mars, ça tirait seulement. Le 18 mars, j’ai vu des voitures de la police passer, dès que je suis rentré au foyer, j’ai d’abord entendu un tir, en même temps, il y eut des tirs de Kalach. C’était la panique, ceux qui couraient, cherchaient à s’échapper, on les tuait. Devant moi, ils ont tiré sur ‘’Bigui’’, un de mes amis. Ceux qui sont restés, ils sont venus les faire sortir. Nous sommes sortis, la main sur nos têtes. On a embarqué dans un autre véhicule. Ce jour-là, j’avais en tout et pour tout 540 dinars, camouflés dans mon caleçon. Ils nous ont convoyés dans une des plus grandes prisons de Tripoli. On m’a frappé, trainé avant d’être désigné comme porte-parole du groupe des Africains. Ils m’ont chargé de leur dire que s’ils ont des téléphones, de l’argent, de les enlever. Les consignes sont claires avec les Arabes : tu obéis ou on te torture au mieux des cas. Sinon c’est la mort. On nous a donc dépossédés de tout avant de nous envoyer dans un site anti-immigration. Sur le site, on a été accueilli, et regroupé par nationalité. On a eu de quoi se nourrir avant de rentrer dans une grande salle. A notre arrivée, il y avait plus de 700 personnes. Dans cet autre monde, on se regroupe par nationalité et on dormait à la « sardine ». Il n’y avait pas d’espace, certains sont paralysés, d’autres ont perdu connaissance. On déféquait sur place dans la grande salle. Tu mets un drap sur toi et tu as un sachet, quand tu finis, tu te rinces, tu attaches bien et tu t’en vas mettre dans une barrique qui était juste derrière nous. Je vous assure, il vaut mieux être en prison au pays que d’être dans ce site. Le 13 avril, les papiers sont sortis, et ils ont annoncé que les ressortissants de la Côte d’Ivoire vont partir. J’avais aussi fait un papier burkinabè mais comme ils ont programmé pour la Côte d’Ivoire en premier… On nous a embarqués mais on n’y croyait pas, tellement il y a des retournements de situations en Libye. Quand on a vu les agents de l’Organisation internationale pour la migration (OIM), on a eu un peu confiance. On nous a mis dans le car, et on nous a déposés sur un terrain, on nous a partagé les papiers et nous a conduits à l’aéroport. Je me souviens, un mois sans me laver, je mangeais seulement une fois chaque 2 jours, très maigre et on nous a embarqués dans le vol. Le même jour, on a atterri à l’aéroport Felix Houphouët Boigny. Avant notre départ, il y avait dans le site anti- immigration au moins 25 Burkinabè ».

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Seri Ehouman Carmel, alors, maçon en Libye 

Des leçons retenues

« Je lance le message pour mes frères Burkinabè, Ivoiriens, Sénégalais, Maliens, Guinéens, Gambiens, Ghanéens : l’a- venture par la voie illégale ou prendre le désert n’est pas une bonne chose. Des gens sont morts dans le désert. J’ai perdu des frères. Ceux qui disparaissent sans être répertoriés sont nombreux. On nous flatte, « viens, tu vas dormir chez moi », on arrive, c’est tout autre chose. Nos frères nous blaguent et nous mettent en danger. Nous, on a tenté l’aventure et nous sommes en mesure de faire des suggestions. Les présidents africains doivent avoir des actions vis-à-vis de la jeunesse. Il faut en mesure de faire des suggestions. Les présidents africains doivent avoir des actions vis-à-vis de la jeunesse. Il faut former la jeunesse ».

La vente des Noirs en Libye

« Vendre des Noirs en Libye a pris de l’ampleur avec la disparition de Mouammar Kadhaffi, l’ancien guide de ce pays. On dit que ce sont Noirs mais, excusez-moi, en réalité, c’est grâce à la complicité de certains Noirs. Moi, j’ai été vendu sept fois. L’achetant torture le Noir, il le maltraite et l’oblige à rentrer en contact avec sa famille. Une fois en contact avec la famille, ils demandent de transférer l’argent via un numéro de votre pays d’origine. C’est tout un réseau. Ces personnes que nous appelons cokseurs sont dans tous les pays. Ce sont eux qui poussent les jeunes à prendre le chemin de l’Italie. Ils se présentent comme étant nos mentors. Le jeune migrant en devenir doit débloquer les sous depuis son pays ».

Situation des femmes

« J’ai croisé beaucoup de femmes. Moi, j’ai été mal- traité, mais je préfère un garçon maltraité à l’aven- ture que les femmes. Ils peu- vent amener un convoi de femmes, ils s’en vont les mettre dans une maison, et il y a des gens qui viennent les libérer pour aller les mettre dans des réseaux de prostitution. Elles sont maltraitées, ils couchent avec elles comme ils veulent. Avant même d’arriver à Agadez, des policiers vont coucher avec les filles. Dans notre convoi, une Nigérienne parce qu’elle n’avait pas l’argent pour payer les frais de route Niamey-Agadez qui s’élevaient à 25 00FCFA, le policier l’a fait rentrer là-bas et a couché avec elle. Elle est ressortie en pleurs et nous a expliqué ».

L’aventure, si c’était à reprendre… ?

« En lisant mon histoire, des jeunes de mon âge, ou même moins âgés vont s’offusquer. D’autres ne peuvent pas comprendre pourquoi on peut économiser 900.00FCFA pour aller en aventure. C’est vrai, mais ce qui ne te tue pas te rend très fort. Où je suis, si vous voulez, mettez un détecteur sur moi. Je ne suis pas prêt à aller demander un visa pour aller dans un quelconque pays. A moins qu’il ne vienne qu’un jour, on me dise qu’il y a visa entre la Côte d’Ivoire et le Burkina. Je n’irai jamais en Europe. Mon paradis, c’est ici. J’ai compris une chose, la vie que Dieu te donne, que tu vis, il faut savoir gérer. C’est tout ! Je ne baisse pas les bras, mon combat, je le continue. Mais je n’ai plus l’intention d’aller à l’aventure ».

Réalisé par Amelie GUE

 

 

 

 

 

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